LE "PREFET" DE MARTIAL MOULIN



Martial Moulin est un écrivain français, né à Aouste sur Sye (Drôme) le 10 août 1844. Fils de cultivateur, il termina seul ses études qu'il avait commencées à l'école primaire supérieure. Devenu soldat, il servit en Algérie, puis pendant la guerre de 1870-1871, il prit part aux opérations de l''Armée de la Loire et de l'Est. En 1871, il fut nommé calculateur au bureau des Longitudes, d'où il passa comme rédacteur, en 1876, au ministère de l'Instruction publique. Martial Moulin débuta par des poésies écrites dans le dialecte de la Drôme. Il a fondé en 1883, une revue bimensuelle "La Libre Revue", puis, en octobre 1844, avec Henri Jouve, "La Revue des journaux et des livres". On lui doit: "Récits de guerre" (1873); "En campagne" (1873); "Nella" (1886) et aussi un recueil de récits tour à tour amusants ou sombres " Bouquet de nouvelles" (1889). Il fut officier de l'instruction publique. Il est décédé à Aouste sur Sye le 20 février 1912 à l'âge de 67 ans.



Un récit extrait de "La Libre revue littéraire et artistique" publié en octobre 1883




 

CE QUE C'EST QU'UN PREFET


1



Je vous parle, ma foi, d'une trentaine d'années. Dans ce temps-là, j'étais un gros moutard à la figure rouge et joufflue ; mes cheveux blonds, toujours un peu ébouriffés, s'échappaient par grosses touffes de dessous mon petit bonnet d'indienne et pendaient le long de mes joues, sur mes épaules, comme de grands favoris ; une forte mèche, se dressant rebelle, formait une houppe sur le côté droit de mon front. J'étais vêtu d'un tablier de cretonne et de culottes à corsage, fendues derrière (il va sans dire qu'un pan de chemise débordait par la fente et que je mettais serviette à toute heure).
Pendant la sainte journée, je gaminais avec de bons compagnons de mon espèce sur les graviers de la Drôme, à la rage du soleil ou à la pluie, sans chapeau, et bien souvent nu-pieds. 11 paraîtrait que tout de même je n'étais pas laid , et que je n'avais pas l'aspect repoussant, ni l'air mauvais diable , car je me souviens que les commères et les grandes filles étaient empressées à m'embrasser, quoique leurs caresses me fissent crier comme un sorcier, et quoique je ne fusse pas toujours bien débarbouillé.


 

II



Une fois... c'était un jour de semaine, et il faisait même bien beau temps ; cependant, presque personne de mon village d'Aoste n'était allé travailler aux champs et nous n'avions pas d'école. Le père Cadet Odon avait publié le matin, au son du tambour, qu'il fallait rentrer les fumiers, balayer les rues, chacun devant soi, et pavoiser les maisons. Pavoiser les maisons?... Moi, je ne savais pas alors ce que c'était; mais on m'a expliqué depuis que cela signifiait mettre des drapeaux. On avait planté à l'entrée du village, du côté de Crest, juste en face la maison du père Mourier, deux grandes perches garnies de buis, avec des drapeaux à leur cime (une de chaque côté du chemin). Les gens étaient endimanchés. Cadet Odon, qui avait été canonnier, lirait les boîtes de temps en temps : on aurait dit que c'était « la Vogue ».
Mais, ce qu'il y avait de plus beau, c'étaient les pompiers ! Il me semble que je les entends et que je les vois encore, quand ils remontèrent la grand'rue. D'abord, venaient les sapeurs avec leurs longues barbes noires, leurs larges tabliers blancs et leurs belles haches toutes neuves; ils levaient la tête d'un air fier, ne parlaient à personne et balançaient en marchant leurs grands bonnets à poil ornés de plumets rouges. Ensuite, arrivaient les quatre tambours qui battaient à faire trembler les vitres ; puis, les pompiers, presque tous au pas, avec leurs casques, leurs fusils et leurs baïonnettes qui brillaient comme des miroirs au soleil.
M. Tavan, qui était le capitaine, marchait en tête avec ses épaulettes toutes d'or sur les épaules et son sabre nu à la main. Et le pauvre Coupler, qui resta ivre, le bienheureux, pendant les trois derniers quarts de sa vie, suivait derrière sur ses jambes courtes, raide comme un pal de fer, rouge comme un vieux pompon de grenadier, moitié vêtu en soldat, avec un ancien veston crasseux et un grand bonnet de police. Nous, marmailles, nous courions après Coupier, comme nous pouvions.
Les habitants qui n'avaient pas l'honneur d'être pompiers stationnaient sur le seuil de leurs portes pour voir défiler la compagnie. Je me redressai fièrement, quand nous passâmes devant notre maison : Mélanie Athénor, une grande jolie fille, avec qui je devais, à cette époque, me marier, était penchée à sa fenêtre ; de l'autre côté de la rue, la mère Rapine, une vieille amie à moi, guignait à travers les cages de ses pinsons; mais je ne leur parlai point, il me semblait que j'étais moi-même presque pompier.


 

III



Après avoir fait le tour du village pour s'exercer à marcher et aussi un peu, je crois, pour se faire admirer, les pompiers prirent la route de Crest avec la marmaille toujours à leurs trousses, et tout le monde disait : « C'est le Préfet! le Préfet qui vient à  Aoste ! M. le Maire et M. Édouard vont lui parler.
« Le Préfet?... Le Préfet?... Mais, qu'est-ce que cela peut bien être? pensai-je en moi-même, le Préfet? Dans tous les cas, il faut que ce soit quelque chose de bien extraordinaire, puisque l'on fait pareil branle-bas quand il vient. » Et le trac me prenait, j'avais bien envie de m'en retourner chez moi; mais l'aiguillon de la curiosité me poussait en avant et je suivais toujours les autres ; j'avais un point de côté à force de courir.
Arrivée en face de la maison de Baptiste Canova, la compagnie s'arrêta, et Cadet Odon fit seul quelques pas, sur le chemin qui monte à droite vers le quartier des Aras, pour découvrir plus au loin sur la route de Crest; il devait tirer deux boîtes pour avertir dès qu'il apercevrait le Préfet. Le Préfet? toujours le Préfet!... Mais enfin, que diable cela pouvait-il donc bien être que ce Préfet?... Nous étions réunis quelques moutards en arrière des pompiers, près de la rigole d'arrosage, à l'entrée du pré de mon cousin François Vieux; il y avait là Magnétou, Soury, Lambert, Fabre des Essarts, Paul Canova, Mortal, Belail et d'autres, venus de l'autre côté du pont, que je ne connaissais pas encore, et qui me paraissaient méchants. Magnétou était presque un grand, il portait déjà  un pantalon à bretelles et peut-être même un gilet ; il avait aussi une ceinture à plaque et une casquette ; les autres crapauds, qui ne mettaient encore que des culottes à corsage et des bonnets, avec la serviette au derrière, se serraient autour de lui pour écouter respectueusement ce qu'il disait... Je crevais d'envie de savoir Enfin, réunissant tout mon courage :
- Qu'est-ce que c'est que cela, le Préfet? demandai-je à Magnétou.
- Tu ne sais pas ce que c'est que le Préfet! répondit-il, en se moquant de moi; et les autres crièrent en se moquant comme lui : « Il ne sait pas ce que c'est que le Préfet ! ! Il ne sait pas ce que c'est que le Préfet ! »
- Non, je ne le sais pas, repris-je, honteux et confus ; mais va, je t'en prie, dis-le-moi, mon petit Magnétou, tu seras un bon garçon.
- Le Préfet... Le Préfet... Le Préfet... dit Magnétou, vous ne l'avez jamais vu, vous autres; mais je l'ai vu, moi, une année qu'il vint chez M. Tavan. Le Préfet? C'est une diligence avec quatre gendarmes : deux devant et deux derrière.
- Hé! bien oui, ajoutèrent les autres, je le savais!
Je suis bien convaincu, maintenant, que ces marmaillons n'en savaient pas plus que moi et qu'ils venaient simplement d'apprendre, en même temps que moi, de la bouche de Magnétou, ce que c'est qu'un préfet ; mais les enfants sont comme les hommes : ils veulent toujours paraître plus savants qu'ils ne le sont.


 

IV



Je dois reconnaître que la réponse de Magnétou m'avait un peu abasourdi ; je n'aurais pas cru que le Préfet fà»t une diligence avec des gendarmes ; je m'étais même presque figuré que ce devait être une sorte d'homme avec une moustache rousse, habillé de gris et d'un peu de jaune, avec un sabre vert et un chapeau d'or à trois cornes. Mais je ne doutai point une minute de l'exactitude du renseignement que l'on venait de me donner : Magnéton portait bretelles et gilet; de plus, son père était fermier chez M. Tavan ! Gomment aurais-je osé soupçonner qu'il avait pu se tromper?...

 

v



Vous allez me dire, peut-être, que je ne tardai pas à  voir, de mes propres yeux, ce que c'était qu'un Préfet? Eh bien, non, je ne vis rien ce jour-là . Tout à  coup, deux coups de boites retentirent à  nos oreilles ; M. Tavan se mit à  crier quelques paroles et les pompiers remuèrent tous; il arrivait une masse de gens avec des voitures sur la route de Crest; j'entrevis vaguement M. Gresse, le maire, qui avait mis une ceinture de trois couleurs comme un drapeau ; alors, escorté par quelques mioches affolés comme moi de terreur, je courus me cacher chez Baptisle Canova, sous la grande table de la pauvre Virgine, sa femme, qui était repasseuse.
Lorsque nous sortîmes de notre cachette, il ne restait plus personne sur la route, et les derniers pompiers rentraient dans le village au son du tambour. Et, voilà  comment il se fait que j'ai cru pendant longtemps ce que m'avait dit Magnétou : qu'un préfet était une diligence avec quatre gendarmes, " deux devant et deux derrière".


M ARTIAL MOULIN.




 

Un préfet en 1863



 



Et voici le texte originel de Martial Moulin en « Parler d’Aouste »

 

CE QU'EI QU'UN PRÉFÉ


SOUVÉNTÈNCO DÉ QUAND ÈROU MOERI.



O moun omi, Moussus FILLAT aynè, fobricant dé popier vès Osto.
Vous parlou, mo fia, d'uno trénténo d'ans. Dédin quoou temps èrou un groou morri, rougé dé figuro, ooubé dé grands choveü blounds, toujour un paou eybourrissa, que s'eychoppavoun per tous lous caïreïs dé dessous moun morri bounnet d'ondienno ; fosian uno grosso bobo sus moun fran, d'oou cousta dré, et péndoulavoun dé chaque las, lou lon dé ma jaoutâ, sus mas espanlas, coumo dé grands fovourî. Pourtavou un fooudiou dé coutouno, ooubé dé culottas o coursagé féndias oou cuou; vaï sén dire que mo chomiso sourtio d'oqui, et que boutavou touaillo o touto houro. Botifélavou tout lou sonclamé d'oou jour, oou râbi soulé, sens chopéet lo meyta d'oou temps deychaou. Poreï tout dé même que n'èrou pas laï et que n'oviou pas l'air d'essé un bien morri diable, percé que mé souvéntou que las fennâs m'embrossavoun ; maï mi gueulessé coumo un potaïré que vouliou pas, et maï que fuguessé souvent bachous et gourmous. "
Un viagé, — èro un jour dé sémano et fosio béniou bien béou temps, et pamén casi dèngu dès Osto trovoillavo et ténian pas l'escolo. — Ovian tombourina lou moti que foulio réduré las polias, boleyas las choreyras châcu dovan si et povouasas las meysous!!! Povouasas las meysous? Mi soviou pas ce qu'èro co ; mais m'an esplica dunpeuî que sinifiavo de boutas dé dropéou.
Ovian plonta oou pègè d'Osto, dovan lou père Mourier, douas grandas pertias gornias dé boueï, ooubé dé dropéou o lour finto cimo, uno dé chaque las d'oou chomidé Crey. Lou moundé èroun éndimincha. Codet Ooudou, qu'èro ista conounier, fosio portis las boueytas dé temps en temps. Oourian dit qu'èro lo voguo!!!
Lous poumpiers s'èroun ossembla. Mé semblo que lous veyou incaro, quand déscénderoun per lo grand-choreyro !!! Lous tombours tombourinavoun o mén d'estellas las vitras. Lous sopeurs morchavoun dovan ooubé lours grandas barbas neyras, lours fooudiou blancs, lours grands bouney o poil et lours ochous tous noou ; peuï venian lous poumpiers, casi tous oou pas, ooubé lours casqueïs, lours fusils et lours boyounettas, que brillavoun oou soulé. Moussus Tovan, qu'èro copitainé, se tenio lou prumier en testo, ooubé sas espooulettas toutas d'or et soun sabré nu o lo man ; et lou paouré Coupier, que resté coufflé, péchaïré, lous treïs doriers quarts dé so vïo, séguio dorrier sus sas chambas courtas, raidé coumo un paou dé férè, rougé coumo un vieux poumpoun dé grénodier, meyta hobilla en soudar, ooubé un oncién vestou crossoux et un grand bounnet dé pouliço. Nous aoutrey, mormaillo, courrian oprès coumo pouvian. Tout lou moundé régordavo. Veguèrou mas vésinas : d'un las dé lo choreyro, Mélani Tenou o so fénestro, et dé l'autre las, lo mère Ropino qu'ovisavo entrémitan la cajas dé sous quinsoux.
Lous poumpiers prénguèroun lou chomi dé Crey, et oouviou dire dé pertout : « Eî lou Préfé.! lou Préfé, que vén vès Osto, lou Préfé dé Volenço ! Moussus Gresso ooubé Moussus Edouâ li van porlâs. »
Lou Préfé! Mais que diable oco pouo essé, lou Préfé? mé pensavou. Foou que siessé caouquorén dé bien estrordinairé, que tout se bouato en toueyro quand vén vès Osto ! Et lo pétouacho mé prénio ; oviou casi énveyo dé m'éntournâ vès mi ; mais lo curiousita mé sécutavo que maï et séguiou toujour lous aoutreïs ; oviou un pouén dé cousta o fouarço dé coure.
En orrivan dovant vès Botisto Conova, lous poumpiers s'orrestèroun sus lo routo, et Codet Ooudou foguè caouqueï pas sus lou chomi que mouanto vès lous Orras, per descubris dé maï leun sus lou chomi dé Crey. Dévio tiras douas boueytas, per overtis, dré que veyrio vénis lou Préfé.
Mais que diable pouvio don essé oco, lou Préfé?... Eroun rémossa caouqueïs morris dorrier lous poumpiers, o l'intreyo d'oou pra dé moun cousi Fronçois Vieux, orrando lo bioleyro. Li ovio Mognêtou, Soury, Gronbu, Paul Conova, Mourtal, Bel-oeu, peuï d'aoutreïs dé vès lou pouan, que couneyssiou pas incaro et que m'ovian l'air d'essé molins. Mognêtou ero casi un grand, pourtavo dé culottas o brotello et un jilet; ovio uno blaudo ooubé uno cénturo o plaquo; pourtavo ooussi uno cosquetto !! Lous aoutreïs morris, que pourtavoun incâr que dé culottas o coursajé et dé bounneïs, se sorravoun ooutour d'élou, per escoutas ce que disio... Mi, crébavou d'énveyo dé sooupré. — Que yeïs oco, lou Préfé ? démondérou o Mognêtou. — Saveïs pas ce qu'eis lou Préfé? respoundé en se mouquan dé mi, et lous aoutreïs cropaous crièroun, en se mouquan coumo yélou : « So pas ce qu'eïs lou Préfé ! So pas ce qu'eïs lou Préfé ! » — Non, vou savou pas, réprenguèrou tout coussoueyroUx; mais vaï, dias moou, bouto, sorès bien bravé? — Un Préfé.., Un Préfé... Un Préfé, digue Mognêtou; mi l'aï végu, lou Préfé, un an que vénguè vès Osto. Eïs uno déligenço, ooubé quatre jondarmo ; nio dous dovant et dous dorrier... — Et bén vouai, diguèroun lous aoutreïs, mi vou soviou.
Siou bien sur qu'oquélous mormoillous n'en sovian pas maï que mi, et que vénian d'oppréndré coumo mi, per Mognêtou, ce qu'èro qu'un Préfé; mais lous éfants soun, mo fé, coumo lous hommeïs : voloun toujour se fas possas per maï sovants que ce que vou soun.
Dévou récouneyssé que l'esplicotiou de Mognêtou m'ovio un paou eyboloouvi. N'oouriou pas creygu que lou Préfé fuguessé uno déligenço ooubé dé jondarmo. M'èrou cazi eymojina que dévio essé un homme, ooubé dé moustachous rougeïs, hobilia dé gris et d'un brisou dé jaouné, ooubé un sabré bleu et un chopè d'or o treïs cornas. Mais doutèrou pas uno minuto dé ce que veniou d'oppréndré. Mognêtou pourtavo brotellas et jilet ; peuï, soun père èro grongier vès.Moussus Tovan ! Dévio bén sooupré ce que disio.
M'oousservorè béléou, que tordèrou pas o veyré dé mous euïs cé qu'èro qu'un Préfé ? Et bén non, vou véguèrou pas. Touto-n'un co, las boueytas pétèroun o nostas ooureillas ; Moussus Tovan se bouté o crias caouquorén, et lous poumpiers se bouliguèroun tous. Orrivavo tout plé dé moundé ooubé dé voituras, per lou chomi dé Crey. Entrévéguèrou un paou Moussus Gresso, lou maire, qu'ovio prés uno cénturo dé treïs coulours coumo un dropé; et, ooubé caouqueïs morris, eybrovoja coumo mi, courriguèroun nous escoundré vès Botisto, sous lo grando taoulo dé lo paouro Viergino, so fenno, qu'èro réposseuso.
Quand n'en sourtiguèroun, li ovio plus déngu sus lo routo ; lous poumpiers rintravoun dins Osto. Et voqui coumo se faï qu'aï creygu dé témp cé que m'ovio dit Mognétou : « Qu'un Préfé èro uno déligenço, ooubé quatre jondarmo, dous dovant et dous dorrier. »


 

Martial MOULIN.


 

 

Le préfet de "Martial Moulin"